Bibliothèque occupée, c’est une figure à ajouter à une longue liste qui avait commencé à être notée sur un coin de feuille pendant la résidence : bibliothèque éphémère, bibliothèque colportée, bibliothèque fantôme, conférence-bibliothèque, bibliothèque sculptée, bibliothèque performée, bibliothèque activatrice… L’occupation de la bibliothèque est une figure qui vient après, quelques jours après. Elle apparait à Berkeley, au sein de la célèbre université Californienne. De grands journaux connus à l’international en parlent, ainsi nous en faisons la connaissance. Ils disent qu’à Berkeley la fac investit des centaines de millions de dollars (500, pour être précis) pour ériger un nouveau bâtiment high-tech consacré à l’Intelligence Artificielle et à l’apprentissage automatique. Ailleurs, la même administration a décidé de fermer la bibliothèque d’Anthropologie : sciences sociales et technologies numériques, deux domaines-deux politiques. Le fond de livres et documents de terrain sera dispersé entre des entrepôts et une BU centrale, le lieu d’étude n’existera plus. Un certain nombre d’étudiant.es ont décidé d’y camper dedans en refusant cette disparition, des tentes ont surgi, avec des matelas et des sacs de couchage. Ici il ne s’agit pas d’une bibliothèque qui circule, éphémère et nomade, qui active des évènements collectifs là où elle passe. C’est le contraire, 1
ou presque : la bibliothèque risque de s’en aller, donc on la retient, ainsi on y habite ensemble. Ce qui était institué ne va plus de soi. Alors peut-être que cette occupation propulsera la bibliothèque ailleurs. Elle pose, dans tous les cas, la question d’à quoi sert une bibliothèque, qu’est-ce qui s’y passe, qui la gère. C’est le problème du lieu, des gestes, de l’organisation. C’est le problème d’étudier, de se mettre à l’étude dans un lieu mais aussi de mettre ce lieu, lui-même, à l’état d’étude (ou brouillon), on a déjà dit.
Parmi les heureux hasards qui ont suivi notre résidence il y a eu l’invitation à l’intérieur d’un site légendaire de partage de films entre pairs, dont je tairai le nom à l’écrit. C’est une véritable mine de perles alimentée par des milliers de membres, qui sont à la fois usagers et vidéothécaires : à savoir, chaque membre est censé à la fois acquérir des fichiers de films et les mettre en partage, selon la dynamique du PeerTo-Peer. C’est, en ce sens, une vidéothèque diffuse qui est constituée de la mise en réseau d’innombrables catalogues personnels. Elle n’existe nulle part, elle ne se surgit qu’entre des milliers de petites archives connectées. L’existence de cette bibliothèque, en outre, se déroule à l’extérieur des règles marchandes qui contraignent la diffusion sous copyright. 2
Pour cette raison, la « vidéothèque diffuse » dessine la figure d’une sorte de bibliothèque secrète. J’ai appris, en regardant un entretien de Jean Baudrillard sur UbuWeb, que le secret ne s’oppose pas au transparent comme le mobile s’oppose à l’immobile : ce qui est secret circule comme ce qui est public, mais les modalités et les principes de sa circulation diffèrent. Au bout du compte, une circulation secrète définit le fonctionnement du geste du colportage mais aussi et plus en général tout ce qui se propage de façon opaque, de proche en proche. L’ami qui m’a fait rentrer par la petite porte dans le site en question, m’a dit lors d’une discussion au comptoir qu’il aime les bibliothèques car c’est un de rares endroits où notre société applique et défend des logiques de partage et de collectivisation qui sortent du royaume de la marchandise et de l’achat. Je l’avais rencontré, entre autres, pour lui prêter un livre trouvé à la bibliothèque universitaire où j’avais lu un entretien avec l’actuel directeur de l’Austrian Film Museum qui nous incite à rester fidèles à la nature reproductible (donc populaire) du cinéma et ne pas tomber dans des mécanismes de rareté élitiste. Cette fidélité alimente des sites comme celui mentionné, grâce aux puissances de multiplication du numérique : plus on l’utilise en le copiant, plus on valorise un film. Je veux partager un extrait du manifeste – traduit de l’anglais – où le site se présente aux nouvelles recrues comme moi à travers le paradigme de la bibliothèque. 3
Une bibliothèque municipale… Au cours des douze années qui se sont écoulées depuis la dernière édition du Manifeste (2007), l’objectif, la compréhension de soi et la pratique communautaire de notre site ont changé. Ce qui était autrefois l’un des nombreux sites de partage de fichiers bittorrent «d’art et d’essai» est devenu une riche collection de fichiers vidéo, audio et de sous-titres rares (et moins rares). Le modèle d’accès à notre collection est celui d’une bibliothèque municipale. Les règlements et l’accès à la collection doivent être peu contraignants pour les membres : rester courtois, protéger la collection, restituer les documents comme il se doit.
... mais aussi une bibliothèque de recherche et d’archivage. Les archives dérivent d’une conception millénariste et apocalyptique du temps : après une catastrophe imminente, l’ancienne loi, conservée dans la chambre forte des archives, peut être rétablie. La voûte est protégée par des gardiens, des discours, des pratiques, l’obéissance. La restauration de l’ancienne loi fait redémarrer le temps, et renvoie le présent à l’antiquité. Ne répétons pas ce modèle. La collection bénéficie de l’échange et de la circulation. Ses artefacts numériques ne se détériorent pas à l’usage. Au contraire, grâce à la prolifération et à la diffusion du matériel, nous obtenons une mesure (modeste) de préservation des documents. Notre site n’est pas l’archive, c’est le catalogue. La collection elle-même circule parmi les pairs. La fréquence d’utilisation d’un élément est un indice de sa viabilité future. Manifeste sans signature d’un site de partage d’objets cinématographiques entre pairs.
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La préoccupation de travailler cet art de vivre existe depuis déjà de nombreuses années en Espagne. En 1909, plusieurs élans naissent : des bibliothèques ambulantes circulent dans certaines communes, avec comme fonds de départ une douzaine de livres. Luis Santunallo explique à Cossio que, pour eux comme pour lui, il s’en ira dans des villages faire des lectures avec des groupes de quelques professeur.es, pour simplement prendre le goût aux livres. C’est d’après moi ce qui motivera aussi Federico Garcia Lorca dans son discours d’inauguration de la bibliothèque publique de son village natal, à Fuente Vaqueros, en 1931. Il y précise que beaucoup d’expériences révolutionnaires, de mouvements sociaux, sont motivés et alimentés par des livres, citant volontiers Le Capital de Karl Marx. La circulation de ce modèle ambulant nous raconte la sortie de l’institution, des murs de l’institution. Même si on les refabrique vite dans nos têtes selon les contextes, on peut en sortir, mais aussi sortir du narcissisme muséal. C’est aussi ce que nous racontent les pratiques artiste-run spaces. On se rend compte que ces pratiques ne sont faites que de rencontres, de la rencontre, de la rencontre des autres, de la rencontre des contextes. Ce qui n’est pas forcément vrai quand ça ne circule pas hors du musée. Chaque lieu parcouru est l’occasion d’un nouveau contexte, d’un nouvel accueil, d’un nouveau départ et d’une nouvelle arrivée. François Marcelly-Fernandez, Contextes, constellations et réverbérations des Missions pédagogiques, Carbone 20, Saint Étienne, Idoine édition, 2023. pp. 255 et 264.
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À partir de 1969, André Cadere abandonne la peinture abstraite d’inspiration optico-cinétique pour réaliser des objets, des barres de bois peint de section carrée, puis ronde. Dès 1971, ces barres sont un « assemblage de segments peints dont la longueur égale le diamètre », aux couleurs agencées en séquences prédéterminées inspirées de suites mathématiques, dans lesquelles il introduit toujours volontairement une erreur. Ces barres, plus ou moins longues, il peut ensuite les porter au gré de ses déambulations à Paris, puis au fil des nombreux voyages qu’il effectue à partir de 1972. Il crée ainsi des œuvres nomades, qu’il dépose parfois sans autorisation dans les différents lieux du monde artistique (musées, galeries…), comme lors de l’exposition « Douze ans d’art contemporain en France » au Grand Palais à Paris en 1972 à laquelle il n’était pas officiellement convié.
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« Néanmoins, les musées, les galeries – lieux spécifiques du domaine du regard, de l’art – existent. Ne pas en tenir compte serait illusoire. Puisqu’ils exercent par tous les moyens – et en premier lieu celui de la sélection – le pouvoir dont ils disposent, nous ne sommes pas dans une situation de liberté. C’est cette contrainte qu’il faut, sinon briser, tout au moins montrer. Ceci n’est possible qu’à partir d’un travail indépendant. Mais cette indépendance ne doit pas rester uniquement au niveau d’une démonstration théorique, elle doit être mise en pratique quotidiennement, et en premier lieu sur le territoire même des sanctuaires artistiques, en y exposant de façon anarchique, même contre le gré des propriétaires des lieux. Pour que cette activité soit réellement efficace, elle doit se passer au moment où un maximum de personnes s’y trouvent, c’est-à-dire, généralement, lors de l’ouverture d’une exposition. Il faut remarquer que ce mode d’exposer est entièrement pacifique, nonagressif. Une barre de bois rond est sur le plan matériel, très peu de chose et n’empêche, en aucune manière, une exposition de se dérouler. Il ne s’agit pas d’attaquer physiquement les œuvres exposées de façon régulière. La guerre se déroule sur un plan essentiel, idéologique, et l’agressivité, la violence, viennent toujours de la part du pouvoir. Mais il faut – et justement pour marquer l’indépendance par rapport au pouvoir – exposer aussi hors des sanctuaires artistiques : dans une rue, un métro, un restaurant, finalement partout, puisque la présence du mur n’est pas nécessaire. » André Cadere
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Lorsque j’ai été recruté dans l’université où je travaille actuellement pour enseigner, entre autres, le cinéma, on m’a attribué un bureau dans une pièce partagée avec plusieurs autres collègues. Au moment de m’y installer, une telle quantité de cartons encombrait la surface de ma table et le sol en-dessous que j’aurais pu difficilement disposer mes affaires ou allonger mes jambes. À l’intérieur de ces cartons récupérés à la photocopieuse en bas, il y avait un véritable trésor : la vidéothèque mise en place par l’enseignante m’ayant précédé dans l’enseignement de ce qu’on appelle là-bas « l’image en mouvement ». Sur les dizaines de disques contenus dans chaque boite il y avait gravé une énorme quantité de films couvrant toute l’histoire du cinéma. Exception faite pour quelques originaux, la majorité des DVD de cette collection destinée à plusieurs générations d’étudiant.es en cinéma étaient piratés. Le travail avait été fait avec rigueur: un épais catalogue listait les œuvres disponibles. Comme le support est tombé en désuétude pendant que la curatrice du fonds s’acheminait vers la retraite, cette vidéothèque s’était retrouvée en friche. Elle ne faisait l’objet d’aucun usage et s’encanaillait au milieu d’un tas d’autres objets oubliés dans la vie universitaires (vieux manuels, photocopies poussiéreuses, morceaux d’œuvres produites en cours…). J’aurais envie de ressusciter cette collection à moitié morte, faire faire un peu de gymnastique à ses membres endormis, l’activer à 12
nouveau comme nous avons tenté de faire avec le projet de bibliothèque suspendu aux Limbes. Pour cela, j’ai commencé par faire commander des lecteurs de DVD externes au bureau du prêt matériel du deuxième étage afin que tout un chacun puisse avoir techniquement accès à ces films. Il ne me reste que trouver une occasion et un format pour déballer ces cartons et en proposer un usage. Je songe, en ce moment, à proposer aux membres de cette sorte de ciné-club du département qui s’appelle Murmures – et dont je fais partie – de fouiller dedans et choisir quatre ou cinq films à projeter une fois par mois à la fac pendant le prochain semestre. Dans tous les cas, ce genre d’archives informelles constituées dans les plis de la propriété intellectuelle et marchande enfante souvent d’autres archives comme celle en ligne que j’évoquais la dernière fois. Souvent ce genre de bibliothèques numériques est alimentée par la numérisation de documents faisant partie de nombreuses collections précédentes, certaines légales comme des médiathèques publiques et d’autres illégales comme ma vidéothèque. Comme le sait bien toute personne ayant hérité des livres de quelqu’un qui a disparu, toute bibliothèque est un organisme mortel destiné à se décomposer pour fertiliser d’autres organismes. Dans ce métabolisme les cloisons entre les espaces de circulation et leurs ordres s’estompent. Je pense par exemple 13
à une bédéthèque autogérée dans cette même ville qui s’est principalement constituée autour d’exemplaires mis au pilon par des institutions municipales : tout se transforme, rien ou presque ne se perd ! Dans le cadre universitaire, une situation juridique particulière protège l’emploi des œuvres en dehors du copyright, du moins dans des contextes scientifiques ou d’apprentissage. Cela s’appelle « l’exception pédagogique ». Bien entendu, cette situation fait l’objet de limitations à des périmètres reconnaissables. Sur le site du Ministère de l’éducation on peut lire à ce propos : « la diffusion au format numérique des œuvres est limitée au public directement concerné par l’acte d’enseignement, de formation ou par l’activité de recherche. Les documents diffusés peuvent être stockés par les utilisateurs autorisés (enseignants, chercheurs, élèves, étudiants...) sur un support informatique quel qu’il soit. ». Cela me fait repenser aux idées qu’on avait discuté ensemble autour de l’extension du domaine de l’étude en deçà et au-delà des institutions officiellement consacrées à ces activités. On avait appelé cette prolifération des gestes et des sujets de l’étude : « Studium ». Je fantasme de faire de cet argumentaire une pièce à conviction pour une jurisprudence visant à l’élargissement et la généralisation de cette « exception pédagogique » : puisque partout des gens sont en train d’étudier (même sans obtenir des diplômes ou des notes), l’accès à la création et la connaissance doit être garanti partout 14
– et non exceptionnellement. Cela pourrait permettre aux bibliothèques de mourir, ressusciter et se multiplier avec plus d’élan et moins de bâtons dans les roues.
Je cogite entre ton histoire d’artiste-colporteur et le texte de McKenzie Wark. Là, un peu écrasé au milieu de ces deux références, je pense aux aventures de T , un ami d’ici, qui était même passé nous voir à la résidence. T a fait un journal filmé qui a été mis jour après jour sur un réseau social bien connu et en vogue dans le milieu artistique. Ensuite il a voulu monter toutes ces courtes vidéos pour faire un long-métrage. Celuici ne sera pas diffusé de la même manière : il sera colporté par son auteur de lieu en lieu, d’invitation en invitation, en dehors de tout canal de distribution conventionnel. Le film sera transporté et projeté sur un support pellicule, une copie unique résultant du transfert sur une bobine en 16mm du fichier numérique. L’arrivée du film et du filmeur sera un évènement et ne pourra se passer que là où il y aura un public (petit ou grand) réuni. Des gens se rassembleront et improviseront une salle de projection avec la complicité de T pour regarder son travail et en discuter. L’œuvre vivra avec son auteur et les occasions qui se présenteront aux deux, à 15
l’abri de toute officialité. Chaque fois il y aura du don et du contre-don, un cinéaste qui donne son film en l’adressant à des spectateurs et spectatrices qui pourront lui donner quelque chose en échange (un repas et quelques verres, quelques sous dans le chapeau, une conversation…). Copygift, comme disait Wark ? Il y a le gift, mais la copie, elle est où ? Comme je l’ai raconté plus haut, je lisais récemment un entretien avec l’actuel directeur de l’Austrian Film Museum qui déclarait son scepticisme au sujet d’une raréfaction prestigieuse des films, notamment les versions argentiques, qui ne deviendraient accessibles qu’à une élite restreinte de personnes proches de quelques institutions ou cercles privilégiés. S’il y a quelque chose à laquelle le cinéma est resté fidèle dans les péripéties de son histoire mouvementée, c’est bien la reproductibilité: le fait de pouvoir être copié. Ce qui vaut aussi pour les films en pellicule qui semblent aujourd’hui regagner une aura pré-cinématographique d’unicité exclusive. Et bien, le dispositif convivial de T n’a pas renoncé à la reproduction, en optant pour des tactiques de diffusion différentes et complémentaires. T a commandé un stock de VHS d’occasion qu’il peut ré-enregistrer (et donc recycler sans emploi supplémentaire de plastique). Sur chacune il copiera son film en version vidéo, tout en laissant un morceau de ce qui était déjà sur la cassette dans la mesure où il restera de l’espace. Il sera possible d’acquérir une de 16
ses cassettes en le rencontrant pour soutenir sa tournée et sa diffusion. T vient d’une histoire profonde et souterraine. Celle du cinéma forain qui a beaucoup contribué à la naissance des films et à leur affirmation. Les distributeurs forains faisaient voyager les copies pas toutes fraîches vers les gens (plutôt que de leur demander de venir dans une salle). Aujourd’hui des initiatives comme Le cinéma voyageur continuent d’adopter ce genre de pratiques. En dehors de tout financement public ou de soutien marchand, cette bande de bénévoles colporte un catalogue de films enregistrés sous licence libre vers des personnes ou des lieux prêts à les accueillir. Ils se rendent là où manquent des infrastructures de diffusion classiques, en particulier en milieu rural. Il se trouve, par ailleurs, que répertoire de films est édité dans une brochure en risographie qui permet aux complices de chaque séance de consulter le catalogue et de co-programmer une projection. Une malle de livre, de fascicules et fanzines appelée La distro accompagne le cinéma. Le principe est similaire : amener des éditions peu connues et des autoproductions vers des lecteurs et lectrices n’ayant pas accès aux librairies pointues des contextes urbains.
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Chacun sait ce qu’a été du XVIIe au XIXe siècle le livre de colportage : un petit livre in-12 ou in-16, parfois même in-32 de 8 à 120 pages, que le mercerot portait à travers les villes et les champs, au fond de sa caisse, mêlé aux articles de ménage, de couture qu’il vendait de porte en porte. S’il est vrai que ces paysans ne lisent pas, pourtant ils connaissent le contenu de ces livrets, par l’intermédiaire d’une institution essentielle dans la vie quotidienne rurale : la veillée au cours de laquelle « le lecteur » du village, bon élève du curé, ancien soldat qui a vécu quelque temps en ville, fait pour tous la lecture des livres que le colporteur lui a vendus. Ainsi contes de fée (appelés aussi contes bleus, contes borgnes ou contes du loup), vies de saints, complaintes et cantiques sont-ils ressassés, soir après soir (au moins pendant la mauvaise saison) et finalement connus jusqu’au moindre détail, car le petit marchand ne passe pas chaque semaine pour renouveler le stock. Robert Mandrou, Littérature de colportage et mentalités paysannes XVIIe et XVIIIe siècles.
Les textes subversifs sont nombreux et c’est partout hors des circuits spectaculaires-marchands (et même au sein de ces circuits, des fois) qu’il est possible d’en trouver. En mettant de côté une puis deux puis trois brochures, jusqu’à en avoir une ou deux ou trois dizaines, il ne reste plus qu’à photocopier tout ça en plusieurs exemplaires et trouver un lieu où les poser pour que chacun-e puisse venir les feuilleter et les emporter. Alors nous bichonnons les photocopieuses, nous récupérons du papier à foison, nous faisons jouer les réseaux de connaissances, le bouche à oreille. « Tiens, la semaine dernière on parlait des catastrophes écologiques en Amérique trans-caucasienne. Ben figure-toi que je suis tombé sur une brochure qui en parle : je te la photocopie et je te la passe ». Nous aimons ces moyens de communication directe, nous aimons le do-it-yourself, l’auto-production, la débrouille, nous aimons ces modes de diffusion autonomes. Dans le monde merveilleux des info kiosques, l’information n’est pas soumise aux logiques commerciales, publicitaires, spectaculaires, financières qui ligotent les médias classiques et puissants. Elle n’est pas centralisée, standardisée, reproduite à l’identique en quantités industrielles et officielles. L’information est réappropriée par des individus, des collectifs, rediffusée au gré des envies et des luttes sociales. Infokiosques.net.
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En fouillant parmi les livres qui, après un an du déménagement, se retrouvent toujours dans les cartons de mon garage, je suis tombé sur un poche d’Umberto Eco (L’œuvre ouverte) qui appartenait à la bibliothèque de ma compagne : ce qui a attiré mon attention en le feuilletant, c’est la liste de ses autres ouvrages traduits en français où j’ai déniché un texte moins connu appelé De bibliotheca. C’est un discours prononcé en 1981 à l’occasion de l’inauguration d’une bibliothèque publique à Milan. Je me suis précipité le chercher en ligne, où j’ai réussi à trouver un PDF avec la complicité d’une université américaine. Dans son discours, Eco affirme que l’existence d’une bibliothèque se joue dans un équilibre à trouver entre « protéger les livres » et « les faire circuler », mais aussi les réunir et le disperser dans des prêts. Entre ces deux principes, il faut prendre un parti prioritaire – celui de l’accès ou celui de la conservation – et tenter d’y accorder d’une façon convenable l’autre : ces choix vont connoter une certaine bibliothéconomie. Déjà dans l’histoire des bibliothèques médiévales comme celle monastiques et celles humanistes (qu’il connaissait bien) se manifestait cette dynamique ambivalente entre, d’une part, récolter et sauvegarder parfois dans le secret et, de l’autre, permettre des recherches et des découvertes. Cet élément est essentiel : le hasard et les trouvailles – ce qui l’amène à affirmer 28
une chose à laquelle je souscris totalement, que l’expérience d’une bibliothèque doit consister en une « aventure ». En ce sens, l’idée selon laquelle « on va à la bibliothèque pour chercher un livre dont on connait le titre » est un grand « malentendu ». Même si souvent on y va aussi et initialement pour cette raison, la « fonction » essentielle d’une bibliothèque et son grand plaisir sont le fait de « découvrir des livres dont on ne soupçonnait pas l’existence », ceux que la chance a mis juste à côté ou sur le chemin du livre prévu. Ici on parle autant de répertoires publics que de répertoires amicaux et intimes, qu’on se retrouve à explorer lorsqu’on est invité chez quelqu’un. L’émotion de la bibliothèque demeure surtout dans l’expérience de trouver un ouvrage insoupçonné et étranger qui se révèle fondamental et précis pour nous. Est-ce que cela persiste dans une bibliothèque colportée ? Que se passe-t-il quand ce texte fatal ne nous arrive pas nécessairement d’une fouille dans des étagères mais plutôt dans la rencontre avec une autre personne (un bibliothécaire amateur, erratique) qui nous adresse une référence et un objet en particulier ? Je ne crois pas que la substance de cette aventure change, seulement ses modalités. Une longue section du texte d’Eco décrit et commente l’avènement de ce qu’il appelle la « xero-civilisation » (à savoir de la « société de la photocopieuse ») et son impact sur notre 29
rapport aux livres gardés dans les bibliothèques. Une question se pose selon l’écrivain italien : lorsque nous pouvons reproduire facilement les livres trouvés dans les rayons, vont-ils perdre leur urgence et s’entasser dans un coin poussiéreux de notre bureau sans faire l’objet d’aucune vraie attention passionnée ? Cette interrogation nous pousse à revenir sur deux points très importants des discussions que nous avons eues ensemble. D’abord, que reproduction et sauvegarde peuvent être des forces complémentaires – et que les bibliothèques peuvent être conçues à la fois comme des sites de récolte/conservation et aussi comme des foyers de reproduction/usage. Par ailleurs, en décrivant les bibliothèques bénédictines comme des « zones de transit », Eco raconte comment ces espaces accueillaient des livres passagers dont il s’agissait de produire des copies manuscrites avant qu’ils ne repartent vers d’autres lieux. L’essence du fonctionnement bibliothécaire coïncidait avec la fabrication d’autres exemplaires d’un « original », selon un mouvement qui n’a cessé de s’accélérer jusqu’aux fichiers numériques comme celui sur lequel je lis actuellement De bibliotheca. Deuxièmement et à ce propos, se repose ici la question de comment faire en sorte que l’objet reproductible (la copie) puisse être chargée d’une signification et un soin qui la valorise, qu’il demeure dans une zone indécidable entre aura et multiplicité. C’était le point crucial du texte de McKenzie Wark que nous avons traduit ensemble. J’ai l’impression qu’une 30
réponse aux risques de la « xero-civilisation » dont parle Eco sont des bibliothèques colportées, comme celle de Brouillon Général, où la photocopieuse n’est pas un outil de saturation et de dévalorisation. Cette machine se retrouve plutôt au service d’objets qui sont inscrits dans une économie de diffusion contingente et relationnelle qui enveloppe d’attention et d’importance le texte photocopié avec des outils légers et économiques. Je termine avec une saynète relatée par Eco qui demandait à ses étudiant.es de se procurer un livre (en faisant une copie à la repro) pour suivre son cours – quelque chose d’assez fréquent dans les cours italiens toujours accompagnés d’une bibliographie obligatoire. « Il faut qu’on fasse une trentaine de copies de ce livre mais ils refusent » (souvent, parfois on le fait, cela dépend de la repro) – « Ils refusent de le photocopier car sur le livre il y a marqué qu’il est couvert par des droits d’auteur » « Très bien – je leur réponds – faites une photocopie, ensuite ramenez le livre à la bibliothèque. Puis, vous allez demander de faire vingt-neuf copies d’une photocopie : une photocopie ne tombe sous aucun droit d’auteur » « Je n’y avais pas pensé » En effet, tout le monde fait vingt-neuf copies d’une photocopie.
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Dans la préface de l’édition de L’œuvre ouverte parue en français en 1965 aux éditions du Seuil, on peut lire : « Nous ne croyons pas qu’une étude de l’œuvre, même en tant que structure, doive s’arrêter à la considération de l’objet, en excluant les façons dont il peut être consommé. Notre définition de la poétique doit envelopper ces deux facteurs. C’est un fait aussi qu’au moment même où il projette une opération productive (et par conséquent, un objet, une œuvre), l’artiste projette également un type de consommation; bien souvent, il projette diverses possibilités de consommation, qu’il a toutes présentes à l’esprit. » Page 37, Umberto Eco écrit : « La poétique de l’œuvre en mouvement (et en partie aussi, celle de l’œuvre ouverte) instaure un nouveau type de rapports entre l’artiste et son public, un nouveau fonctionnement de la perception esthétique ; elle assure au produit artistique une place nouvelle dans la société. Elle établit enfin un rapport inédit entre la contemplation et l’utilisation de l’œuvre d’art. » Et page 69 : « En nous proposant des œuvres dont la structure exige de nous une intervention particulière, souvent même une reconstruction continuelle, les poétiques de l’« ouverture » reflètent l’attrait exercé sur toute notre culture par le thème de l’indéterminé : nous sommes fascinés par les processus au cours desquels s’établit, au lieu d’une série d’événements univoque et nécessaire, un champ de probabilité, une situation apte à provoquer des choix opératoires ou interprétatifs toujours renouvelés. »
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Les éditions BROUILLON GÉNÉRAL Brouillon Général est d’abord un titre emprunté à un ouvrage du poèteingénieur Novalis. Ce texte, impulsé par la crise économique globale de 2008, porte sur la question de la valeur et a donné lieu à une série de conférences. En 2010 ce titre devient le nom d’une édition de brochures. On y trouve des témoignages, des poèmes, un peu de théorie et beaucoup d’amitié, des entretiens et des correspondances, des textes d’auteurs, de courtes études, des traductions, des récits, un ou deux manifestes, de la fiction, des documents, des essais visuels et bien d’autres choses au nom encore incertain. Aucune ligne éditoriale ne précède le surgissement de l’inattendu. Chaque publication dont la forme pouvait sembler établie est au risque d’être modifiée par les effets qu’elle produit. La souplesse de l’impression numérique, son coût modeste, ses contraintes mêmes, autorisent la réactivité et le changement. La logique linéaire conception, production et diffusion ne va plus de soi. Une phase de distribution précéde un moment d’écriture, un texte redevient brouillon... Les brochures Brouillon général circulent de la main à la main. Sans capital et sans stock, elles sont diffusées sous copyleft. En 2023 un catalogue paraît.
OMNIA STUDIA SUNT COMMUNIA Omnia Studia Sunt Communia est apparu pour la première fois au début de la période connue sous le nom de Nouvel Age Viral, quelque part dans l’espace aérien et électronique reliant deux personnes séparées par 1,115 km et quelques lois. Apparemment, cette expression provient d’une formule « magique » écrite par une plume militante inconnue sur les murs d’une ville. Enfin, de plusieurs villes et de plusieurs plumes militantes : omnia sunt communia. Écrite d’innombrables fois, comme un mantra qui finirait par s’avérer réel à force d’être répété... On aurait pu le rencontrer partout. Mais l’origine n’est pas la question. Ce qui compte, c’est le devenir, comme dirait Gilles D. C’est ainsi que Omnia Studia Sunt Communia est réapparu au milieu des Alpes alors que 2021 était presque terminé. C’est ainsi qu’il se retrouve derrière la vitrine des Limbes en plein printemps 2023 en compagnie de Brouillon Général. Quelqu’un a trouvé ce nom générique pour pouvoir se débarrasser de son nom personnel – pendant quelques jours. Il y a quelques ans, on a entendu un écrivain anarchiste dire que les noms propres sont capitalistes : c’est pourquoi il refusait de signer ses propres livres. Cette déclaration sévère nous a semblé quelque peu véridique. Puisque Omnia Studia Sunt Communia croit que les noms appartiennent à tout le monde (comme les études), il est prêt à le laisser tomber en le confiant à quelqu’un d’autre.
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