Jacopo: Racontez-moi d’abord comment est née cette association : d’où vient Tënk chez l’habitant ? Je ne connais que de loin votre travail, même si j’ai participé à plusieurs de vos festivals chez l’habitant.e.

Caroline : La première étape est la création de la plateforme Tënk : c’est à ce moment là que mon conjoint et moi avons commencé à faire des projections à la maison. Nous avons contribué au financement participatif et voilà que la plateforme est née ! Nous regardions des docs sur Tênk mais, franchement, pas si souvent... Très vite nous nous sommes rendus compte que nous n’aurions pas eu suffisamment envie de les regarder tou.te.s seul.e.s. Nous avons eu envie tout de suite de les regarder en compagnie d’autres personnes, des voisins. On a invité un voisin, puis un deuxième et ainsi de suite la liste a grandi. C’était l’occasion de voir un film, mais aussi de boire des coups. A la campagne, nous habitons à 12 kilomètres du cinéma où on ne va presque jamais, notamment avec des enfants. Les séances à la maison, nous permettaient de garder les enfants, de les coucher et ensuite faire une projection. On a une maison plutôt grande et un projecteur, c’est ainsi qu’on a commencé à organiser des soirées deux fois par mois. On appelle cela « Doc au moulin ». Je me souviens d’une fois où je ne pouvais pas aller à Lussas (ou quelque chose de ce genre-là) et je me suis dit : « on peut se faire un festival chez nous » ! Nous avons créé une asso et ensuite lancé un festival sur le modèle des soirées qu’on organisait chez nous : on invite les copains, on regarde un documentaire, on mange ensemble etc.

Danièle : Je suis venue un weekend chez vous pour un « Doc au moulin » et ensemble nous avons eu l’idée de le répandre au niveau national. Et nous sommes passés du cinéaste invité à la maison aux rencontres en visio.

Caroline : Oui, le Covid est passé par là. La première année, en 2019, nous avons fait un festival chez nous avec des cinéastes qu’on connaissait, par exemple al fille de ma voisine, et aussi des films pris sur la plateforme Tënk. Nous avions fait trois jours de festival. C’est le demarrage de l’asso : l’idée d’une bande de potes. Maintenant, il y a une discussion entre les membres de l’association à propos de garder cette modalité là sans danser plu vite que la musique, ou bien d’évoluer d’une manière proactive et ambitieuse en lien avec des nouveaux projets de plateforme (en allant solliciter les étudiant.es, les universités, les ciné-clubs…). Mais si on décide de passer à la vitesse supérieure, il faudrait envisager de payer des salariés et d’aller chercher des subventions. Les bénévoles que nous sommes ne peuvent pas faire plus.

Danièle : Le noyau dur est composé de trois personnes, celui plus élargi de cinq-six. Un bénévole de plus nous permet de cibler un segment de public de plus : nous avons une nouvelle bénévole, par exemple, qui pourrait cibler les lycées l’année prochaine.

Caroline : Le projet de base était « culture et convivialité ». Les personnes qui étaient invitées chez moi, à l’origine, ne savaient pas ce que c’est le documentaire d’auteur. Il y avait deux éléments importants : ne pas regarder seul.e ces films et accueillir chez soi, en particulier dans un contexte rural où il n’est pas possible d’aller boire un coup après le cinéma comme à Paris. On est devenu presque le cinéma du village, « chez Caroline et Jean-Pierre » !

Jacopo : Pourriez-vous préciser votre lien avec cette plateforme spécifique qu’est Tënk ? Elle est même dans le nom de votre association et cela me questionnait…

Caroline : Comme je t’ai dit, sans la naissance de Tënk nous n’aurions pas commencé nos projections. Ensuite, nous avons nommé la nouvelle association « Tënk chez l’habitant » en soutien à la plateforme. Mais, en réalité, en suivant une idée de Jean-Marie [Barbe] nous n’avons pas pris les films sur la plateforme pour notre festival : nous avons préféré prendre des films sortis l’année précédente en salle en négociant les droits, alors qu’au départ je pensais de prendre les films de Tënk. Initialement nous avions imaginé de montrer des films peu connus et invisibles plutôt que des films sortis en salle. Finalement, il y a des avantages dans ce format car on peut projeter des films (comme « Flee » cette année) qui attirent du public. En même temps nous avons lancé les « rendez-vous des dockeurs » qui ont lieu une fois par mois environs en choisissant un film sur Tënk : là, nous revenons à notre raison de base. Nous sommes abonnés et nous en avons le droit.

Il s’avère que les relations avec la plateforme n’ont pas été très fluides pendant les deux premières années, récemment le lien s’est renforcé (entre autres grâce à la présence d’un de nos membres, très diplomate, au sein du CA de l’association). Depuis le dernier festival, en particulier, il y a une autre prise en considération de la part de Tënk. L’idée de s’associer avec Tënk était aussi de faire rayonner l’association et la faire grandir, même si le nombre de participant.es est plutôt statique (autour d’une soixantaine par an, avec un renouvellement d’un tier d’une année à l’autre).

Jacopo : Personnellement, Tënk fait partie d’un ensemble de plateformes que je frequente (avec Derives, UbuWeb, YouTube…) et lors du festival chez l’habitant je suis souvent allé chercher ailleurs des films courts en accompagnement de la programmation officielle… Comment envisagez-vous ce lien « exclusif » ?

Danièle : En réalité, nous avons presque envie de changer notre nom en « Doc chez l’habitant », car finalement « Tënk chez l’habitant » n’a plus tellement de sens. Nous pourrions collaborer avec d’autres plateformes ! Nous avons démarré comme bande d’ami.es enthousiastes de la nouvelle plateforme Tënk, mais aujourd’hui nous ne sommes plus là. La question qui nous intéresse est plutôt « comment diffuser du doc, en général ? », comment le faire à partir entre autres de Tënk (mais pas seulement). Sur dix-mille abonnés particuliers de Tënk, nous n’en touchons d’une infime partie.

Jacopo : Outre au périmètre des relations avec les distributeurs de films en ligne, quel est votre rapport aux publics ? Vous en avez parlé notamment par rapport aux système d’abonnés de Tënk…

Danièle : Notre envie est de former des publics et sortir de notre cercle. C’est pour cela qu’on veut aller vers des jeunes, vers des gens qui ne connaissent pas le doc. Notre objectif est d’aller présenter ce cinéma là à des personnes qui ne seraient pas allé le chercher toutes seules.

Caroline : Mon ambition reste toujours que dans un village avec un tier de RN, un tier de droite et un tier de gauche, mes voisins de droite viennent voir des films et que cela puisse ouvrir leur ouvrir l’esprit. Bien sûr, le but est aussi de passer une bonne soirée mais également d’amener vers le documentaire des gens qui ne connaissent pas et qui ne réfléchissent pas à ces sujets-là.

Jacopo : Est-ce que cela se passe réellement ? Dans mon expérience, il est plus simple de faire découvrir le cinéma documentaire d’auteurs à des gens de nos milieux qui ne le connaissent pas que d’attirer à ces séances des personnes issues de milieux éloignés du notre.

Caroline : Tu invites les voisins, les gens que tu croises, parfois le jour même, en leur proposant de venir chez toi. Quoi qu’il arrive, on se retrouve souvent dans un entre soi, mais cela n’est pas si grave : on ne lâche pas, un jour ma voisine qui reçoit chaque fois mes mails viendra elle aussi.

Danièle : En réalité, dans une petite ville comme celle où j’habite, nous avons tou.te.s le même profil, mais chez Caroline, dans un village, c’est moins vrai.

Caroline : Au village, je touche plus de monde. On se voit pour d’autres occasions pas nécessairement culturelles comme une fête ou l’école. Une des idées pour l’avenir serait de contacter des petites communes rurales et projeter dans de salles municipales, ce qui rendrait plus simple la participation des habitant.es. Il y a déjà des cafés associatifs qui font des choses similaires. Ce n’est plus du cinéma chez l’habitant, certes.

Jacopo : Est-ce que les spécificités du cinéma chez l’habitant constituent un dispositif que vous voulez défendre en priorité ou bien vous pensez pouvoir poursuivre ce travail de rencontrer des publics et découverte du documentaire par d’autres initiatives ?

Caroline : On se questionnait, justement, sur cette dimension chez l’habitant, comme il nous est arrivé de proposer des projections dans quelques facs et au sein du CDI un lycée. Chez l’habitant, qu’est-ce que cela signifie ? Même si cela ne se passe pas dans une maison, la projection demeure à l’intérieur d’un groupe de personnes qui se connaissaient et non dans l’anonymat d’une salle… Il n’y a que chez l’habitant que ce genre de choses peuvent se passer, une certaine convivialité, ou bien dans certains cadres associatifs. Si on veut créer un prix des lycéen.nes, ce sera dans le cadre d’un cours, assis sure chaise, sous la direction d’un.e enseignant.e… Mais l’idée était qu’on leur dise que, une fois rentré.es chez elleux, chacun.e aurait pu nous rejoindre pour une soirée ou un weekend. Et ainsi qu’iels deviennent des dockeurs.euses. Iels sauraient qu’il y a deux formules : une plus scolaire et une autre plus libre, quand iels rentrent chez eux (quand et comment iles veulent…).

Danièle : Il y avait chez nous une idée « anti-plateforme ». On prend le film dans une plateforme, mais on ne le consomme pas passivement : nous avons envie de créer du lien social ! Regarder son film sur l’écran dans le salon a un côté sympa, celui de l’accès facile. Mais au bout d’un moment on s’ennuie chez soi, manquent le mélange et la rencontre. Actuellement, la majorité des personnes qui fréquentent les salles sont plutôt âgées. Après cette génération que rester a-t-il ? Qui ira dans les salles, sauf pour regarder un Marvel ? Il faudra inventer quelque chose pour ne pas rester seul chez soi.

Jacopo : Il me semble que votre activité ne se déploie pas « contre les plateformes » : vous travaillez avec celles-ci. Je suis intéressé par votre proposition car elle s’empare de l’outil de la plateforme et de la diffusion à la demande pour en faire un usage collectif et convivial, autre que celui solitaire promu par la plateforme elle-même. Vous resituez l’accès numérique dans un espace de salle (bien que domestique et éphémère) qui appartient à la tradition du cinéma.

Caroline : Pour les « Doc au moulin », il y a une partie de personnes qui ne viennent (effectivement) que pour un besoin de convivialité réellement ressenti. Iels viennent d’abord pour boire un coup et voir du monde, ensuite iels se prennent le film en pleine figure. Lorsqu’on passe une heure à manger ensemble devant le film, ce temps-là est aussi précieux que le film lui-même.

Danièle : Oui, notre projet avait trois pieds : regarder ensemble, manger ensemble, discuter ensemble. Je me souviens d’une participante au festival, sur Paris, qui nous avait raconté que ses ami.es avaient dit qu’iels allaient venir juste pour elle sans avoir, envie de rester discuter ou écouter un débat. Et après avoir vu « La cravate », iels sont restés débattre et même participer la rencontre en ligne avec le cinéaste et les autres publics. On découvre le plaisir de débattre après un film !

Caroline : Notre rapport avec les salles de cinéma n’est pas toujours fluide. Par exemple, nous avons eu l’occasion de discuter avec le cinéma près de chez nous qui nous avait contacté après avoir lu un article à propos de notre initiative sur un journal local. Au lieu de nous féliciter, le cinéma nous a partagé son inquiétude et son incompréhension : « qu’est-ce que vous faites ? Le cinéma se regarde en salle ! » On se sentait des concurrents. Mais notre intention n’est pas de faire la concurrence aux cinémas. Au contraire, nous avons envie de former des publics – comme on le disait – pour qu’ensuite ils allaient au cinéma voir des documentaires. Nous avons constaté que cela peut-être délicat.

Jacopo : Je suis d’accord : c’est dommage de considérer sous l’angle de la compétition les rapports entre ces différents espaces de diffusion, alors qu’on pourrait les envisager du point de vue d’une réciprocité et alimentation mutuelle. Par ailleurs, mes rencontres avec des exploitant.es m’ont démontré que les cinémas sont très conscients que la routine commerciale des sorties a du mal à susciter du désir, tandis que ce qui rencontre le désir des publics (et remplit les salles) sont souvent des configurations plus évènementielles et conviviales qui se rapprochent du cinéma chez l’habitant.