poids de la page : 5.01 KB
Depuis qu’ils se sont rencontrés il y a une quarantaine d’années, Fred Moten et Stefano Harney créent une pensée trempée dans les études littéraires et poétiques. L’idée, c’est de penser le politique de façon poétique, parce que le poétique résiste, il résiste à la politique. Parce que poétique et politique sont différents, mais pas séparés. Quand ils entament une session d’étude en groupe, Fred et Stefano reprennent souvent une méthode de leur ami, le zapatiste Manolo Callahan, qui, dans son groupe de recherche conviviale, a l’habitude de poser une question aux personnes rassemblées : comment êtes-vous venus ici ? Parce que les simples trajets qui mènent à une assemblée sont déjà un enchevêtrement de poétique et de politique de la vie quotidienne. La façon dont on a attaché ses cheveux le matin, la musique qu’on écoute dans son casque, le métro qu’on a grugé, le Uber qu’on a pris tout en regrettant de participer à l’ubérisation de la société, ou le vélo choisi malgré la pluie, parce que c’est économiquement et écologiquement un peu plus responsable… Dans la vie quotidienne, les repères censés nous permettre de séparer la politique et le poétique semblent toujours all incomplete insatisfaisants, inadéquats, à côté de la plaque. De sorte qu’on se sent envahi·es de toutes parts, qu’on voit la récupération partout, que la moindre esthétique semble pourrie par la politique, que la politique a l’air de n’être rien d’autre que du spectacle. Fred et Stefano proposent une pensée alternative à cet état des lieux. Une pensée où le poétique résiste à la gouvernance politique et à ses combines, sans pour autant suivre à la lettre la grammaire de la critique résistante. Au contraire, la résistance consiste justement à naviguer un courant poétique, terriblement approximatif, déséquilibré, difforme, opaque, obscur, noir. Dans le brouillard. Dans le cirage. Le poétique est politique parce qu’il est résolument hors-cadre. Hors-champs. Hors de portée de la gouvernance. En souterrain. En sous-commun (undercommons). Ce domaine à la marge, Fred et Stefano en font l’étude, des études noires, des black studies, des études qui s’intéressent à la noirceur, blackness, hors d’atteinte de la détermination académique, de la haute définition, de la spécialisation. Se mouvoir et s’émouvoir et s’emmitoufler les un·es contre les autres dans la noirceur, à l’ombre des phares de la gouvernance et de ses instituts. Parce qu’il semble qu’espérer dans les cadres, suivant la grammaire de celleux qui oppriment, c’est encore accepter la grammaire et les cadres. Parce qu’en fait, le diable ne se cache pas dans les détails, mais dans les procédures, dans les protocoles, dans les stratégies, les algorithmes, les réglementations et autres mesures politiques institutionnelles, les policies. Alors il s’agit de ne pas se soumettre à l’étiquette de la gouvernance moderne, il s’agit de préserver l’imprévisible, de penser comment glisser entre les mailles de la gestion des risques, d’échapper aux périls de la performance de soi. Pour ça, Stefano et Fred choisissent de garder les risques et la performance, et de court-circuiter la gestion et le soi. De céder l’économie du propre, de la propriété, de l’appropriation à celleux qui s’y retrouvent, et de préserver le freestyle des sales habitudes, de ce qu’on ne peut pas posséder, ni chiffrer, ni avoir pour soi. Laisser l’homme, l’individu, le sujet digne de crédit, celui dont on a dessiné la figure aux grandes heures du capitalisme colonial. Laisser ce sujet souverain régner sur la transparence et l’ordre. Son optique ne surveille que les matières éclairées. Son œil ne regarde que la scène. Son regard ignore les coulisses, les dessous, le dehors. Les 99 % de matière noire. Plutôt que le domaine de la gestion algébrique, du sujet à propos, du propriétaire accompli, Fred et Stefano proposent – suivant la pensée de Cedric J. Robinson, pilier central de la tradition radicale noire inspirée par W.E.B. DuBois – le partage de nos incomplétudes. Les incomplèt·es contre le capitalisme racial et sa logistique Dans Les Sous-communs (leur premier livre à quatre mains1), une question centrale était : comment rester perpétuellement en étude ? Comment ne pas convertir les savoirs insurrectionnels en une marche à suivre, et au contraire continuer à faire des plans de manière fugitive, en restant en mouvement ? La question se posait depuis un endroit situé d’où Fred Moten et Stefano Harney écrivent, à savoir l’université états-unienne et le domaine spécifique des études noires. Moten et Harney entretiennent une certaine méfiance à l’égard du fait que les savoirs insurrectionnels (noirs) aient pu être cooptés par l’institution (blanche) au point d’en faire des départements, des curriculum et des diplômes. Il est sans doute réjouissant d’imaginer que l’université valorise les savoirs issus des luttes minoritaires : études féministes, études queers, études noires, études latinx, études